L'humilité est la mère de la pauvreté.
Et la pauvreté est la porte du bonheur.
C'est un soir d'été à Saint-Jean-Port-Joli, dans la boutique au bord du fleuve — c'est ainsi que les proches appelaient l'atelier que Médard Bourgault a construit en pierre avec ses fils en 1946, en bas de la falaise derrière la maison familiale, pour sculpter librement, loin des écornifleux du village, qui le traitaient de cochon, et du clergé, qui négociait la longueur du pagne du Christ.
« Il faudrait peut-être un peu plus long, M. Bourgault, pour la décence. »
« Que ce ne soit pas comme votre dernier, on voyait trop la cuisse. »
Dans sa boutique, l'établi est encore là, ses outils, sa gouge et son maillet. Sur l'établi, j'ai posé une vieille figurine de bois — du travail moyen, rien de fin — trouvée dans une vente de garage à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, payée cinq dollars : un petit bonhomme courbé sous son manteau, les mains enfoncées dans les poches, une signature illisible au feutre noir sous le socle, à côté de l'estampille des Caron.
André-Médard, mon oncle, fils de Médard, quatre-vingt-cinq ans, regardait la figurine depuis un moment, sans la prendre.
« Ah… Un Servul », dit-il. « Les mains dans les poches, c'est plus facile que de sculpter des mains. C'est ça qui a tué la sculpture sur bois chez nous. »
Il dit ça comme on dit l'heure. Puis il se tourne vers le tiroir sous la fenêtre, en sort une enveloppe brune. L'élastique sec casse net dans sa main. Il fait glisser un tas de photos sur l'établi. Des photos sépia, aux coins arrondis. Il en prend une. Une photo de classe.
André-Médard pose son doigt dessus. « Là, c'est mon père. Dix ans, peut-être onze. Pis ses camarades. Alphonse Fournier à sa droite — le fils du menuisier, une cicatrice au menton, tombé du fenil l'hiver d'avant. Les frères Leclerc derrière, Jos et Pit, inséparables, toujours à se bousculer. Jos avait remplacé un bouton de sa veste par un bout de ficelle. Pit portait le chapeau de son père, deux tailles trop grand, qui lui tombait sur les oreilles quand il courait. Tous pieds nus, genoux sales, chemises sorties des pantalons. »
« Cette histoire-là, mon père la racontait souvent. »
Les garçons sont cachés dans les arbrisseaux, en face de la cabane du vieux Servul. Dix pieds carrés, sous les cèdres et les pins. Délabrée. Une seule fenêtre. De mémoire d'homme, personne n'est jamais entré là, sauf Servul lui-même. Tapis en face, les garçons regardent. Une paillasse au sol. Un crucifix noir au-dessus. Au pied de la croix, un crâne. Une chaudière pour l'eau. Les Petites Fleurs de saint François, écorné, ouvert sur une caisse. Une lampe à huile, presque vide.
Ils attendent. Il fait son tour de fermes le dimanche matin pour quêter le lait, une chaudière à la main. Deux milles, deux heures — il traîne le pied gauche. Médard vient parfois écouter, seul, caché dans le fossé. Servul prêche pour les arbres. Un sermon sur la mort, son passe-temps. Il maudit l'oignon et les femmes, qu'il appelle des trompeuses.
Servul arrive. Une calotte ronde et crasseuse. Une chemise rouge sous deux ou trois blouses en lambeaux. Un vieux capot dont les morceaux tombent et volent au vent. De grosses bottes dépareillées — l'une ne ressemble pas à l'autre. À la main droite un bâton. À la main gauche une petite chaudière de ferblantier, le lait du tour. Sur le dos, un sac avec deux ou trois autres chaudières accrochées. Sur le corps, le cordon de saint François. Et les poux.
Jos crie « Pisse-vinaigre, guenillou ! » et les autres reprennent. Ils rient.
Servul entre dans la cabane et ressort avec un gros fusil à pierre. La pétoire n'a plus de chien, ne tire plus depuis longtemps ; lui seul le sait. Les garçons partent en courant. Médard tombe sur une pierre, le genou ouvert. Pit court avec son chapeau serré contre lui.
Plus tard, chez les Bourgault, la mère de Médard lui lave le genou à l'eau salée et noue un linge propre autour. Il ne dit pas pourquoi.
« Par la suite, on était très polis avec le vieux Servul », disait son père.
Plus tard, Médard a vingt ans, il taille déjà le bois. Il croise Servul un matin d'automne et lui demande, tout droit, pourquoi il fait cette vie, pourquoi il ne se tient pas proprement.
« C'est là mon secret que Dieu seul connaît. Mon garçon, l'humilité est la mère de la pauvreté. Et la pauvreté est la porte du bonheur. »
Servul repart, ses bottes laissent leur trace dans la poussière. Médard, les mains dans les poches, le regarde s'éloigner.
Médard a sculpté Servul tel qu'il l'avait vu. Les épaules d'abord, la tête basse, le manteau aux pans inégaux. Puis les mains. Le bâton dans la droite, la chaudière dans la gauche.
Les touristes ont aimé. Il en a vendu.
À Saint-Jean-Port-Joli, trois ou quatre ateliers se partageaient le commerce. Tout le monde se connaissait, tout le monde se copiait. Les frères Daigle ont commencé à sculpter à onze ans. Ils ont taillé les épaules, la tête basse, le manteau. Et là, devant les mains, ils ont pris un raccourci : ils les ont fourrées dans les poches. C'était plus rapide. Plus rentable pour le commerce.
Les Caron ont fait pareil, puis un autre, puis un autre, tout le monde.
La silhouette s'est simplifiée d'année en année, plus voûtée, plus stylisée, plus vendable. Les touristes la reconnaissaient sans savoir pourquoi. Ils reconnaissaient une forme qu'ils avaient déjà vue dans la boutique d'à côté.
Le sermon sur la mort, le bâton et les chaudières, la cabane de dix pieds, la chemise rouge sous les lambeaux — rien de ça ne tenait dans vingt centimètres de tilleul. Il n'en restait que le manteau. Et les mains qu'on ne sculptait plus.
Je regarde ma figurine sur l'établi. André-Médard remet les photos dans l'enveloppe, pose l'élastique cassé à côté.
« Tu l'as payée combien, déjà ? »
Cinq dollars.
Il hoche la tête. Il ne commente pas.
Chaque Servul est taillé au couteau, dans le tilleul, à la main. Pièce unique. Aucun identique.
Un objet unique introduit en contrebande dans le circuit de la reproduction. Pour le moment, il ne porte plus qu'il ne peut en dire. Les mains dans les poches. Ça viendra.